XIVe JTA Journées de techniques avancées en gynécologie obstétrique pma et pédiatrie
Janvier 1999

La mort fœtale : de l'annonce au deuil. 
L'attitude du gynécologue

Alain Laffy
Gynécologue Obstétricien
Maternité du Blanc-Mesnil (93150)

 

On entend par l’expression " mort fœtale " la perte d’une grossesse quel que soit son terme, qu'elle soit spontanée ou à la suite de la découverte d'une malformation incompatible avec la vie.

En effet, les conséquences psychologiques qui en découlent sont sensiblement les mêmes, qu’il s’agisse d’une fausse couche spontanée à huit semaines d’aménorrhée, d’une grossesse extra-utérine ou d’une mort fœtale in utero.

Malgré de longues années d’expérience et d’interrogatoire sur les antécédents, le praticien reste souvent surpris par l’extrême précision des dates et par la minutie des détails que rapportent les couples confrontés à cette situation, quel que soit le terme auquel la grossesse s’est interrompue.

Il est donc primordial que le médecin se garde de banaliser la fausse couche au profit de la mort in utero à huit mois, car, pour les couples, ces deux événements peuvent revêtir la même intensité dramatique.

On entend souvent dire, ici et là, que nous sommes les médecins de la vie, que nous ne sommes pas confrontés à la maladie, puisque la grossesse n’est pas un état pathologique. Pourtant, si l’on y regarde de plus près et que l’on totalise, dans le tout-venant d’une consultation gynéco-obstétricale, les fausses couches, les grossesses extra-utérines, les interruptions de grossesse pour raisons médicales, psychologiques et sociales, les réductions embryonnaires et les morts in utero, on voit bien qu’une femme sur trois ne mènera pas sa grossesse à terme.

Or cette part importante de notre activité n’a jamais fait l’objet, ni à la faculté ni dans les divers services où nous avons pu passer, de la moindre formation, du plus petit enseignement qui nous permettrait d’aborder ce type de situation avec délicatesse et efficacité, d’une part pour nous protéger, d’autre part pour venir en aide aux couples.

Cet exposé permettra de mettre en lumière qu’il n’existe effectivement et malheureusement ni attitude codifiée, ni cadre rigide, ni recette miracle propres à gérer ce problème, et que tout repose en définitive sur le binôme soigné-soignant, où chacun réagit en fonction de son passé et du rapport qu’il entretient personnellement avec la mort.

Pour nous, soignants, il s’agit essentiellement de faire preuve d’une extrême vigilance dans l’annonce de la mort et dans l’accompagnement des parents à toutes les étapes de ce délicat processus, tout en gardant à l’esprit que la réussite repose avant tout sur un travail d’équipe qui met en jeu les compétences et l’écoute des gynécologues, des pédiatres, des psychologues, des sages-femmes et des anesthésistes. Tous ces soignants, en contact permanent plus ou moins étroit avec le couple, jouent chacun individuellement un rôle capital et de leur complémentarité dépend bien évidemment le succès.

L’objectif que nous poursuivons est de tenter d’aider les couples – et éventuellement la fratrie – à faire le deuil de l’enfant dans les meilleures conditions possibles, pour qu’ils puissent continuer à vivre, marqués certes par une cicatrice mais non par une plaie béante, et éviter ainsi un deuil pathologique.

L’annonce

En début de grossesse

L’annonce peut se faire soit en consultation devant l’absence de bruits du cœur, soit en échographie, devant l’absence d'activité cardiaque.

Dans les deux cas, on se trouve en présence d’une mère ou d’un couple qui viennent, en toute confiance et pleins d’espoir, pour " faire connaissance ", pour " voir " et " entendre " leur bébé, lorsque, tout à coup, éclate un coup de tonnerre dans un ciel serein.

Le choc est d’autant plus rude que le médecin et les futurs parents ne sont pas animés des mêmes intentions, qu’ils n’ont ni la même attitude, ni les mêmes attentes. Sur l’écran, le médecin scrute l’embryon afin de dépister une éventuelle anomalie, alors que les parents viennent tout simplement découvrir leur enfant. Ils sont à mille lieues d’imaginer qu’ils vont se trouver confrontés à une terrible nouvelle. Le médecin n’est pas prêt, lui non plus, mais il n’a pas le choix et ne peut reculer. Il est dans une situation où il est obligé de dire ce qu'il sait.

Ce qu’il va annoncer va entraîner l’effondrement d’un rêve, d’un espoir, d’une vie… Tout le bonheur et toute la joie générés par ce début de grossesse vont brutalement se trouver réduits à néant. Car c’est bien d’un drame qu’il s’agit, et le choix des mots est ici capital. A ce choix des mots, il faut ajouter le temps nécessaire pour écouter.

En général, le médecin s’investit peu dans une fausse couche. Le père, lui, parfois absent lors de cette consultation, réagit fréquemment en se tournant résolument vers l’avenir et parle d’emblée de mettre en route une nouvelle grossesse. Ballottée entre les deux, la mère se sent incomprise, seule, perdue…

Que les spécialistes aient tendance à penser que cet œuf n’est qu’un amas de cellules, que la nature fait bien les choses en ne laissant pas évoluer ces grossesses qui, le plus souvent, donneraient naissance à des enfants anormaux, c’est un discours qui se tient, certes, mais qui ne correspond en rien à ce que vivent les parents et surtout la femme.

Il en est de même quand est posé, souvent dans l’urgence, le diagnostic de grossesse extra-utérine. Pour éviter la rupture tubaire et conserver la trompe, nous avons tendance à agir avec précipitation. Mais il nous faut garder présent à l’esprit que cet embryon, bien que mal implanté, est porteur d’espoir et d’amour, et que la déception, là aussi, sera immense.

De même la réduction embryonnaire est une réponse insatisfaisante à la grossesse multiple. La décision de sacrifier un embryon alors qu'on l'a tant voulu. Pourquoi celui-là, plutôt que celui-ci ? Quel déchirement ! Moment difficile s'il en est ! Il en restera forcément quelque chose. Comment aider ?

Que dire aussi de tous ces embryons, congelés ou pas, transférés et qui n'ont pas concrétisé les espoirs qu'ils portaient.

Plus tard en cours de grossesse

En cours de grossesse, c’est la mère qui vient consulter de sa propre initiative parce qu’elle sent confusément qu’il se passe quelque chose d’anormal, parce qu’elle ressent une diminution des mouvements actifs. Commence alors la longue recherche des bruits du cœur ou celle de l’activité cardiaque en échographie. Ici, ce ne sont pas les mots qui priment, mais les silences qui en disent long. La moindre mimique est anxieusement scrutée, le plus petit froncement de sourcils aussitôt interprété.

La mort in utero est souvent ressentie comme un échec par l’équipe médicale et, en particulier, par celui qui a la pénible et lourde tâche de l’annoncer. Ce sentiment d’échec s’accompagne en général d’un aveu d’impuissance, du désarroi de n’avoir rien vu venir, de l’injustice à échouer si près du terme, le tout baigné d’une immense compassion.

Quel que soit le terme de la grossesse

L’annonceur, qui est en première ligne, se trouve au pied du mur. Acculé, il ne peut fuir ses responsabilités. C’est l’un des acteurs du drame qui va se dérouler sous ses yeux et c’est lui qui va recueillir et prendre de plein fouet les premières réactions de la mère ou du couple. C’est lui qui sera le témoin privilégié de ce grand moment de désespoir, dont l’explosion va revêtir des aspects très divers.

Il peut se voir brutalement reprocher de n’avoir pas fait son travail, et devenir ainsi l’objet d’une vindicte qui, à travers lui, englobe tout le corps médical. Il peut aussi être entraîné dans des manifestations à type d’agitation, de crises de nerfs, émaillées de cris, de larmes et de gestes désordonnés. Quand tout sera enfin apaisé, il lui faudra encore partager un lourd moment de silence pesant et interminable, où chacun a le sentiment que toute parole est dérisoire.

C’est ici que s’impose le recours à une tierce personne, psychologue ou sage-femme, qui aura pour rôle de soulager le médecin afin qu’il puisse s’extraire de ce face à face générateur d’angoisse et prendre ainsi un peu de recul, condition essentielle de sa propre survie. Saurons-nous un jour " nous engager sans nous perdre " et " nous identifier sans nous confondre " ? Il est évident, en effet, qu’en toile de fond, c’est bien la compétence du médecin qui est remise en cause, et cette prise de conscience ne va pas toujours sans heurts.

Après l’annonce : laisser le temps au temps

Quel que soit le terme, la réaction spontanée et immédiate est généralement la suivante : " Il faut m’en débarrasser au plus vite, qu’on en finisse une fois pour toutes ". " Je ne veux pas garder ce cadavre dans mon ventre plus longtemps. " " Puisqu’il n’y a rien à faire, faisons au plus vite. Je ne veux rien voir, rien sentir… " L’enfant imaginaire est brutalement désinvesti, le fœtus, réduit à sa malformation est à éliminer ; l’enfant n’est plus représentable, et les couples ne désirent plus en parler.

Le médecin somaticien que je suis avait tendance à envisager les choses sous le même angle : plus vite ce sera fini, plus tôt on pourra penser à l’avenir… Mais l'expérience m'a montré combien mon erreur était grande.

Deux cas pour illustrer combien le délai entre l'annonce et l'interruption active de la grossesse est nécessaire.

Sylvie T., vingt-quatre ans (en 1989), deuxième pare, deuxième geste, revient de l’échographie à vingt-huit semaines d’aménorrhée avec un diagnostic d’hydrocéphalie majeure. Tout le cerveau de son enfant est refoulé par une quantité importante de liquide. Dans les antécédents, on note un accouchement normal d’un garçon à terme – qui va bien –, puis deux conisations pour CIN III entre les deux grossesses.

L’admission est programmée le soir même pour déclenchement le lendemain matin par perfusion de prostaglandines. Personne n’envisage une seconde de garder in utero un fœtus qui présente une telle malformation totalement incompatible avec la vie. L’accouchement a lieu le lendemain, assez rapidement, sous analgésie péridurale. Les parents n’ont pas vu l’enfant, et la mère est sortie le surlendemain avec un traitement par Parlodel et une contraception. En quarante-huit heures, l’affaire était bouclée !

Aujourd’hui, quelque dix ans plus tard, un autre enfant est né après une troisième conisation, mais… le couple s’est désuni. Sylvie a fait trois tentatives de suicide, dont une extrêmement grave. Elle considère son dernier-né comme son troisième enfant – alors que tout le monde pense qu’elle n’en a que deux. Mais surtout elle a l’horrible sentiment d’avoir jeté son deuxième enfant " à la poubelle " sans lui avoir accordé ni le moindre regard, ni un peu d'affection. Son image de mère a été détruite par cette attitude et c'est cela qui a entraîné une désintégration de la personnalité ayant débouché sur des tentatives de suicide.

Estelle M., vingt-quatre ans, est suivie pour infertilité primaire. Une première tentative de fécondation in vitro est annulée pour échec de stimulation, et un bilan met en évidence une réserve ovarienne très faible. Enceinte spontanément (en 1997), elle fait l’échographie systématique à vingt semaines d’aménorrhée. Cette échographie met en évidence une importante malformation du membre inférieur droit à type d’os unique partant du bassin et formant un angle de 90 °, sans articulation du genou et sur lequel se greffe une ébauche de pied mal posé.

Un conseil d’expert pour IMG est demandé. Avant de se prononcer, l’expert préfère prendre l’avis d’un spécialiste de l’appareil locomoteur. Entre le jour de l'annonce et celui de l'interruption près de trois semaines s'écoulent. Evidemment, j'ai des contacts réguliers de la famille qui ne comprend pas bien l'intérêt de tout cela, qui me reproche mon peu d’humanité et me demande comment j’ai le cœur de laisser cette jeune mère garder dans son ventre une " telle malformation ". Je m’évertue à expliquer la raison et l’intérêt de toutes ces démarches, de tous ces examens et de toutes ces consultations de spécialistes, et j’insiste sur le fait que, une fois la décision prise et mûrement réfléchie, tout le monde aura le sentiment d’avoir fait ce qu’il fallait, de n’avoir rien laissé au hasard et d’avoir opté pour la bonne solution, aussi bien pour l’enfant que pour sa famille.

L’IMG a lieu après mise en place d'un protocole classique de Mifégyne et Cytotec. Le travail se déroule sous analgésie péridurale, Estelle et son mari sont ensemble. La famille attend en dehors de l'espace naissance et c'est vers 15 heures que l'accouchement a lieu. Estelle préfère ne pas voir son enfant tout de suite. C'est à travers le regard de son mari qu'elle le verra. Ce n'est que secondairement qu'elle décidera de passer un moment avec sa fille. Tout cela a lieu dans l'incompréhension totale du milieu familial qui est en opposition complète avec l'équipe.

Le lendemain matin, Estelle et son mari dorment paisiblement, sans avoir pris le moindre somnifère. Leurs yeux sont bouffis de sommeil et non gonflés de larmes, comme c’est souvent le cas dans ce type de situation. On sent régner dans la chambre une vraie sérénité. Ils savent qu’ils ont fait le bon choix pour eux comme pour leur enfant.

Aujourd’hui, Estelle est de nouveau enceinte spontanément et l’échographie morphologique de vingt et une semaines d’aménorrhée n’a rien révélé d’anormal.

Ces deux cas illustrent parfaitement la nécessité de laisser au couple le temps d’intégrer l’annonce. Lorsque les mots sont prononcés et que le coup est porté, les parents sont sous le choc, étourdis, assommés, groggy. Il faut leur laisser le temps de recouvrer leurs esprits. Il leur faudra ensuite assimiler la nouvelle, l’intérioriser, prendre la mesure de sa réalité. Et surtout avoir l’intime conviction de ne pas se tromper.

C’est pourquoi il ne faut pas hésiter à s’adresser à un centre de référence et, au besoin, à faire appel à un spécialiste de l’affection qui frappe le fœtus. On sera ainsi prêt à affronter la situation et à mettre en œuvre tous les moyens qui s’imposent. Rien n’est plus pénible, en effet, que l’idée d’interrompre une grossesse sans être absolument certain que c’est la seule conduite à tenir.

L’accompagnement

Ce délai qui court de l’annonce à l’interruption de grossesse proprement dite doit être mis à profit par toute l’équipe médicale pour apporter son soutien au couple, qui ne doit en aucun cas se sentir seul dans le cauchemar qu’il est en train de vivre. Ce soutien, d’autant plus important qu’il est bien souvent le seul sur lequel les parents puissent compter, doit pouvoir s’exercer à tout moment, ce qui suppose une transmission parfaite d’une équipe à l’autre si l’organisation du service ne permet pas de joindre toujours la même personne.

Cet accompagnement devrait pouvoir s’exercer depuis l’annonce jusqu’au deuil.

Or, pour une révision utérine ou une grossesse extra-utérine sous anesthésie générale, il se limite à l’endormissement et au réveil. Alors quelques mots ou un geste au moment de l’induction de l’anesthésie ont un effet sécurisant et bénéfique inestimable. De même, une présence au réveil avec des propos sur le bien-fondé et le bon déroulement de l’acte permettraient un réveil plus serein.

En ce qui concerne l’accouchement d’un bébé mort in utero, l’accompagnement se fera permanent, de manière à faciliter le deuil. Il s’agira d’abord d’expliquer concrètement ce qui va se passer sur le plan technique : les contractions, la perfusion, la péridurale, la naissance proprement dite.

Presque toujours dans les IMG, les parents posent des questions concernant le bébé : " Va-t-il souffrir ? Quand son cœur s'arrête-t-il de battre ? " Parfois, il faut faire le fœticide avant d'induire le travail.

Le plus souvent, au moment de l’annonce, les parents ne veulent rien voir, rien sentir. Mais, passé la phase d’effondrement, on peut les aider à réaliser que cet enfant, c’est bien un enfant et non simplement une malformation, que c’est leur enfant, qu'il a été malade avant de mourir, qu’il a droit à l’amour de ses parents, et qu’il est capital, pour l’image qu’ils auront d’eux plus tard, de se comporter réellement en parents.

Il ne faut jamais perdre de vue, tout au long de l’accompagnement, que, face à une mort in utero ou à une malformation, les parents éprouvent le plus souvent un réel sentiment de culpabilité, fréquemment entaché de honte, qui ne peut qu’être aggravé si leur attitude vis-à-vis de l’enfant n’est pas digne. Et c’est là que nous pouvons agir en rendant la dignité à cet être, en tentant de gommer cette culpabilité et d’effacer cette honte.

Au cours du travail, pour ne pas rompre le contact avec le couple, on s’efforcera de parler. De parler de l’enfant non comme s’il était vivant, mais bien comme d’un enfant mort. On n’hésitera pas à le nommer par son prénom. On lui redonnera son côté humain en parlant de lui.

On parlera du déroulement du travail, on l'informera de la progression de la dilatation…

On aura de préférence recours à la péridurale, car le travail sera long, pénible et douloureux, puisqu’il s’agit d’un déclenchement dans des conditions de mécanique obstétricale défavorable. La mise au monde proprement dite s’effectuera sur le même mode pour éviter, dans la mesure du possible, l’anesthésie générale. En mettant cet enfant au monde, la femme devient mère. Elle se fait le passage de cet enfant vers le monde extérieur. Cette perception de l'enfant qui sort de son corps par les voies naturelles signe la fin de la grossesse, la " délivrance ". L'enfant est né, même mort, elle a pris conscience de sa naissance. Quant au père, il peut participer à l’accouchement en étant aux côtés de sa femme et en l’aidant à se représenter l’enfant. Si le père demande à le voir et s’il le trouve présentable, il y a toutes les chances pour que la mère, elle aussi, veuille de le voir. Mais, là aussi, il faut laisser jouer le temps. Le temps de se convaincre que, même porteur d’une anomalie, cet enfant est son enfant et qu’à ce titre il n’y a aucune raison de refuser de le voir. Car en y réfléchissant bien, quelle raison pourrait être assez forte pour laisser partir son enfant sans lui avoir adressé un regard, ni eu un geste affectueux envers lui ?

Rares sont les couples qui quittent la maternité sans avoir vu leur enfant, et nous œuvrons inlassablement en ce sens, sans toutefois jamais tenter d’imposer notre point de vue. Notons simplement que tous les psychanalystes s’accordent sur le fait que le deuil sans matérialité est difficilement surmontable.

Pour revenir à l'anesthésie générale, si nous essayons de l'éviter c'est parce qu'elle provoque un trou, un blanc, dans la mémoire. La femme se réveillera le ventre plat, sans aucun vécu de l'accouchement, et ne demandera pas à voir son enfant. Les conditions sont alors réunies pour induire un deuil pathologique. En effet, on ne peut à l’évidence gommer de son vécu une telle expérience, et chacun a tendance à se replier sur son malheur. Les parents ne communiquent plus entre eux, un mur de silence commence à s’édifier, les non dits sont nombreux, la fracture s’élargit, le schisme s’aggrave, entraînant inexorablement la dégradation de la personnalité, la dépression, pouvant conduire à la dissolution du couple…

 Après la mise au monde

L'autopsie est demandée si elle est contributive au diagnostic ou au pronostic, si elle permet d'aider les parents lors d'un nouveau désir de grossesse. Elle est présentée comme une intervention chirurgicale réalisée avec toutes les précautions et tout le respect requis. Si nécessaire, un conseil génétique est proposé. Le corps de l'enfant reste à la morgue jusqu'au départ des parents afin qu'ils puissent en profiter, s'ils le désirent, jusqu'à la fin du séjour dans le service, et que si un membre de la famille le souhaite il puisse le rencontrer.

Nous prenons systématiquement des photos que nous classons dans le dossier et que nous tenons éventuellement à la disposition des parents.

Après l’accouchement, la durée d’hospitalisation, souvent brève, est généralement laissée à l’appréciation de la mère. Cette période sera mise à profit pour préparer le couple au retour au domicile sans l’enfant.

Nous proposons systématiquement une consultation avec un psychologue avant la sortie et offrons au couple la possibilité de garder le contact, par téléphone ou en consultation, avec son gynécologue habituel.

Lors de ces entretiens postnataux, il apparaît clairement que la perte de l’enfant hante longuement et profondément les esprits. Elle se traduit dans les rêves et s’exprime par l’intermédiaire de photos, de peluches, de petits vêtements de layette, qui dénotent la présence de l’enfant dans la vie quotidienne. Elle se fait plus intense à des dates symboliques – telle la date prévue pour l’accouchement – et lors d’événements douloureux – comme des difficultés au sein du couple. Une fois de plus, le temps est ici le grand maître de la situation et les souvenirs s'estomperont sans jamais s'effacer.

Il nous reste encore un travail à accomplir dans ce long processus de l’accompagnement, que nous voulons présent à tous les stades : il s’agit d’aider les parents à accomplir les formalités administratives et à organiser les funérailles, tâches qui échoient en général au père ou à la famille proche.

La récente modification du Code civil (loi du 8 janvier 1993) a considérablement modifié la déclaration de naissance des enfants nés vivants : l’officier d’état civil établit l’acte de naissance sur la base du certificat médical d’enfant né vivant et viable à partir de vingt-deux semaines d’aménorrhée ou d’un poids supérieur à 500 grammes. Cela signifie que cet enfant est obligatoirement inscrit sur le livret de famille, dans un délai de trois jours, comme un enfant nommé, né vivant, puis décédé, ce qui lui confère une existence et l’intègre à part entière dans l’histoire familiale.

Il n’en va pas de même pour un enfant né vivant avant vingt-deux semaines d’aménorrhée ou d’un poids inférieur à 500 grammes, ni pour un enfant mort-né après vingt-huit semaines d’aménorrhée : en effet, dans ces cas un certificat médical d’acte d’enfant né sans vie est établi et, l’enfant sera déclaré à l’état civil sous la rubrique " Décès " et inscrit dans la partie basse du livret de famille, sans que la mention de son prénom soit obligatoire. Un tel enfant est donc mort sans être né. Notons encore qu’il n’y a pas de délai légal pour procéder à son enregistrement.

Quant aux enfants morts-nés avant vingt-huit semaines d’aménorrhée, ils n’ont aucune existence juridique. Aucun acte d’état civil ne peut être établi à leur sujet. Ils ne sont inscrits ni sur les registres de l’état civil, ni dans le livret de famille. Officiellement, ce sont des " débris ", des " déchets humains " ou tout simplement des " choses ".

Par ailleurs, il faut savoir que les droits sociaux (congé postnatal, les trois jours de congé paternel, prise en charge du transport et de l’hospitalisation en maternité, protection de la mère contre le risque de licenciement) ne sont octroyés que sur présentation d’une acte de naissance ou d’un acte d’enfant né sans vie. Si l’enfant n’a pas d’acte, la femme n’est pas une mère hospitalisée en maternité qui accouche d’un enfant mort ou qui va mourir, mais une femme malade hospitalisée en gynécologie.

Nous cernons là l’importance primordiale du certificat médical établi par le médecin et toutes les conséquences qui en découlent.

À n’en pas douter, le nombre d’enfants nés vivants, puis décédés, est destiné à augmenter dans les années à venir, petite entorse à la légalité certes, mais qui va permettre aux parents de vivre moins mal ces moments difficiles et de mieux faire le deuil de leur enfant. Signalons qu’à la maternité de Lille, quand l’enfant ne peut être déclaré, on remet au couple ou à la mère un certificat médical d’accouchement et de naissance où figure le prénom de l’enfant, et ce quel que soit l’âge de la grossesse. Certains parents ont agrafé ce certificat au livret de famille.

Le deuil

Le deuil se définit comme un processus psychologique qui succède à la mort d’un être proche. Il englobe un aspect psychologique – être en deuil – et un processus dynamique – faire son deuil. Il concerne le plus souvent une personne avec laquelle on a longtemps vécu et dont on garde une foule de souvenirs. Or, le deuil périnatal, lui, se rapporte à un être " non naît " et avec lequel on n’a pas de souvenirs. Il s’agit en quelque sorte d’un non-événement. Tous les éléments pour faire un deuil pathologique sont réunis. C'est grâce à l'aide des " psys " et à l'écoute des parents confrontés à de pareilles situations que petit à petit nous avons changé notre attitude.

Comment pouvons-nous assister les familles dans cette épreuve ?

En faisant en sorte que des traces de cet événement existent : nous avons commencé par déconseiller l’anesthésie générale au moment de l’accouchement. Celle-ci n'a plus été pratiquée depuis cinq ans dans notre service. Il nous semble, en effet, que la péridurale permet à la mère de mieux réaliser la mise au monde par la prise de conscience du passage du bébé hors du corps.

Ensuite, nous montrons le bébé au père, puis aux deux parents, afin qu’il devienne un mort humain doté d’un prénom – ce qui permet d’en parler réellement. Souvent ils demandent un moment d'intimité avec lui.

Enfin, nous estimons primordial, dans la mesure du possible, d’organiser pour lui des funérailles et de l’inscrire sur le livret de famille, afin qu’il fasse pleinement partie de la famille et qu’il ait sa place dans l’arbre généalogique. D'avoir existé permet de faire le deuil de cet enfant mort, permet aux parents d'en parler en le prénommant, entre eux et avec la fratrie et les enfants à naître. Parler de cet événement comme d'un des moments les plus douloureux à vivre et non pas de taire un non-événement.

Mais il nous faut encore nous battre pour qu’un fœtus mort in utero à vingt-huit semaines d’aménorrhée ne soit plus légalement considéré comme une " chose " ou un " débris ", pour lui redonner toute sa dignité afin que tout l'espoir qui avait été mis en lui se traduise par une trace nommée dans l'histoire de sa famille.

Il est difficile d'admettre qu'un enfant mort à cinq mois et demi de grossesse et mis au monde après un accouchement retienne moins l'attention du législateur qu'un embryon de deux jours, qu'il soit congelé ou pas.